La longue remontée après une blessure

par Barb Dexter
n me regardant aujourd’hui, jamais vous ne pourriez imaginer les efforts qu’il m’a fallu faire pour être dans cet état. C’est un peu comme si j’avais gravi une montagne avec les jambes cassées pendant une crise cardiaque.
Autrefois, je faisais des semaines de 60 heures et j’essayais d’en faire toujours plus. Je m’éclatais en plein air (navigation, jardinage, camping, escalade, balade en canot et kayak). On ne me retrouvait jamais sur le canapé devant la télé. J’aimais les chiens au point de les entraîner et de travailler avec eux durant ma jeunesse. Je me passionnais aussi pour la restauration des voitures d’époque avec mon mari.
Or, tout a changé le 4 juin 2008. J’étais en retard. Nous avons tous déjà ressenti ce besoin pressant d’arriver au boulot à temps. Dans ma hâte, j’ai éclipsé quelques-unes de mes routines matinales et sauté dans ma bagnole. Je suis arrivée cinq minutes avant mon quart de travail, j’ai salué les collègues, on a bien rigolé devant un café, puis j’ai entamé ma journée.
Je travaillais dans un centre de changement d’huile où les clients garaient leur voiture au-dessus d’un puits ouvert en suivant les directives d’un technicien. Je longeais ces puits au quotidien depuis huit ans. Je me souciais de la sécurité des clients, car les propriétaires y tenaient beaucoup : ils voulaient qu’on les maintienne dans leur voiture et qu’ils ne circulent pas autour des puits pendant qu’on y travaillait.
Toutefois, nous ne nous préoccupions pas de la sécurité du personnel. En voulant aller chercher un filtre à air sur une étagère à l’autre bout de l’atelier, j’ai réussi à contourner deux puits sans incident. Arrivée au troisième, j’ai glissé. Je ne saurais dire si c’était de l’eau ou de l’huile. J’ai perdu pied, j’ai immédiatement cherché à me retenir, mais mon pied a glissé dans le puits. Je suis tombée tête première. J’ai cependant fait un flip, ce qui m’a fait retomber sur mes pieds. Au moment où j’ai frappé la passerelle, j’ai su que ma vie allait changer à jamais.
Je me suis retrouvée au fond du puits à regarder mes collègues qui étaient consternés. J’ai cessé de sentir mes jambes. Le choc a suivi. Lorsque les secouristes sont arrivés, ils m’ont posé beaucoup de questions. Ils m’ont dit qu’ils ne pensaient pas que les gros os étaient cassés. J’ai répondu : « Je suis sûre que tout a cassé », en regardant mon pied retourné du mauvais côté.
Ils m’ont expliqué qu’il leur faudrait couper mon pantalon pour voir de plus près et c’est là que j’ai été prise d’un fou rire nerveux. Je me suis souvenue que dans ma hâte matinale, j’avais oublié de mettre une petite culotte. Tous mes collègues mâles regardaient d’en haut ce qui se passait. J’ai dit au secouriste : « Premièrement, je ne veux pas voir mes jambes; je sais qu’elles sont en piteux état. Deuxièmement, je ne veux pas que mes collègues me voient nue! » Il a ri et m’a rassuré en disant : « Vos jambes ne peuvent pas être si amochées, car vous auriez perdu connaissance. Je vais vous couvrir avec un drap. »
Après avoir coupé mon pantalon, le secouriste m’a dit que j’avais des fractures ouvertes aux deux jambes. Six pompiers sont arrivés rapidement pour me tirer du puits d’huile glissant. Ils m’ont parlé et ont blagué sur mon absence de vêtement, question de me distraire de la douleur et du choc.
À l’hôpital, on m’a immédiatement amené au bloc opératoire. Il a fallu sept heures pour stabiliser mes jambes avec des plaques de métal, des tiges et des vis. À mon réveil, j’ai compris que je n’irais pas travailler www.threadsoflife.ca été 2025 3 le lendemain avec des béquilles. On m’a gardé deux jours, puis on m’a retournée à la maison en fauteuil roulant, les jambes bandées avec des attelles pour les stabiliser, avec la directive de ne pas marcher ou de supporter mon poids.
Ma maison n’était pas conçue pour un fauteuil roulant. Je ne pouvais entrer dans la salle de bain, et il n’y avait pas de rampe pour me déplacer à l’intérieur. On m’a donc amené chez ma mère, laquelle était joignable, en pensant que je serais de retour chez moi sous peu. Mais au deuxième jour, j’avais un caillot sanguin ou un morceau de plaque qui s’était détaché d’une artère après la chute, ce qui a provoqué un arrêt cardiaque. Les mêmes secouristes et pompiers m’ont ramenée d’urgence à l’hôpital. Ils m’ont vu en traction, les jambes en l’air, sans sous-vêtements. Vu mon état de la veille, nous avons tous ri de la situation. Je me souviens qu’ils m’ont appelé « Brittany Spears ». Elle avait fait les manchettes cette semaine-là pour être sortie d’une limousine sans sous-vêtements.
Lorsque je me suis éveillée après la chirurgie cardiaque de huit heures, on m’a annoncé que je n’utiliserais pas mes bras durant six semaines. Quoi? Je n’avais maintenant ni jambes ni bras! Comment allais-je manger, boire et me déplacer en fauteuil?
L’hôpital m’a donné mon congé et remis aux bons soins de mon mari; il travaillait sur appel et ne savait jamais quand il serait à la maison, alors il m’a refilée à ma vieille mère. Je suis retournée chez elle plus amochée qu’avant.
J’ai vite compris que le chemin de la récupération serait long et ardu. Il m’a fallu encore 20 heures de chirurgie sur mes jambes pour les renforcer et les stabiliser. J’essuyais des revers tous les six mois durant ce processus. Je voyais la lumière au bout du tunnel, puis bang, un recul et de nouvelles côtes à gravir et courbes à ajouter à mon parcours. J’ai refusé malgré tout de me laisser abattre par ces défis. J’ai gagné en détermination et j’ai accepté le parcours en sachant que chaque combat me permettrait pas à pas d’arriver à marcher sans douleur. Il m’a fallu plus de trois ans de physiothérapie quotidienne pour que je fasse mes premiers pas. On m’a annoncé qu’après trois ans, j’avais récupéré au maximum, je n’ai pas accepté ce verdict. J’ai continué à fournir des efforts pour m’améliorer et pour accroître mes capacités fonctionnelles.
Un jour que j’attendais que ma mère vienne me chercher après une séance de thérapie, j’ai vu une femme qui m’a semblé être sans abris. Elle criait, les yeux vers le ciel. Elle s’est approchée de moi et a mis ses mains sur ma tête en disant : « SVP, Jésus, guéris cette femme! Aide-la à remarcher! » Je n’étais pas croyante. Je ne voulais ni la mettre en colère ni aggraver la situation. J’ai vu mère au volant, me suis levée de mon fauteuil roulant, accroché au capot de la voiture et fait des petits pas jusqu’à la portière. J’ai vu que le personnel soignant regardait depuis la fenêtre en applaudissant, tout souriant. J’ai remarché un peu plus ce jour-là, alors on peut dire qu’elle m’a guéri. Oui, les chemins du Seigneur ou de l’Univers sont mystérieux.
Après avoir vu que je pouvais faire quelques pas, je suis devenue plus brave et j’ai marché malgré la douleur. D’abord au marché d’alimentation, puis des années plus tard vers les fruits et légumes et le comptoir des viandes, et enfin vers la section des surgelés. Quand j’atteignais ma limite, mon mari me ramenait à la maison et finissait les emplettes.
Après quatre ans de quasi-confinement à la maison, j’ai eu des crises de panique, et comme ma famille ne pouvait être constamment avec moi, j’ai décidé d’entraîner mon propre chien en guise de thérapie. Ricco est devenu le meilleur compagnon utilitaire qui soit : il m’ouvrait les portent, ramassait ce que j’échappais et me ramenait mon téléphone. Il m’aidait à garder mon équilibre lorsqu’il n’y avait pas de rampe ou que je devais gravir les escaliers. Un soir, nous sommes allés faire une randonnée d’entraînement familial au bord de l’eau. Il y avait un bateau rempli de pompiers en train de s’exercer à des manœuvres. Je me suis approchée et j’ai entendu : « Hey, Brittany, comment ça va? » J’ai ri. Ils se souvenaient de moi, pas par mon prénom, mais c’était tout comme.
Je suis toujours limitée dans mes déplacements à pied. J’ai dû rénover ma maison pour l’adapter à mes handicaps. J’ai rajouté des barres partout et une nouvelle salle de bain accessible, j’ai agrandi les ouvertures des portes et mis des rampes. Même ma fourgonnette a été adaptée pour que je la conduise.
Mon ergothérapeute m’a aidé à obtenir de l’aide médicale et à faire des ajustements pour faciliter ma vie. Cela me permet d’en faire plus chaque jour et me redonne ma liberté pour fonctionner presque comme avant l’accident. Mon parcours de vie a été parfois chaotique et à pic si je le compare à celui d’autres personnes, mais cela aurait pu être évité. Que mon récit rappelle qu’on est tous sujets à des accidents, mais qu’en restant vigilant, on peut les prévenir.
